Pour continuer ma série sur les légendes de Picardie, je vous propose celle de la Comtesse Noire, légende se basant dans la commune de Folleville. C'est une commune
du département de la Somme, près de Breteuil (voir mon article dans Voyage en autre Picardie: Cire Tracir). Je vous présente le texte complet, tiré de l'ouvrage "Légendes de Picardie, Tome
1").
La légende de la Comtesse noire qui effrayait encore les villageois au début du XXe siècle semble remonter à l'époque des croisades. Toutefois, elle fut entretenue et associée
au château, rebâti au XVe siècle, dont les ruines, et notamment la tour, se dressent encore fièrement sur un ciel souvent tourmenté.
Le mois dernier, j étais allé en compagnie d'un de mes bons amis visiter les ruines de Folleville. En route, nous nous
adjoignîmes un brave fermier, nous n’arrivâmes que fort tard au pied des ruines du vieux manoir... '' Tenez, monsieur, ici près, ce sont les oubliettes. On y
retrouva, il y a quelque chose comme dix années, deux squelettes, l’un à l’autre attachés, les victimes de la vengeance du
châtelain de Folleville probablement !..." Plus tard, alors que mon ami se laissait glisser le long d'un talus pour cueillir, une fleur rose —
il était botaniste — le fermier s écria : "Je
vous en prie, monsieur, n'avancez pas davantage si vous tenez à la vie. Le soleil a disparu, les chauves-souris commencent à errer entre les murailles. Partons!
plusieurs ont ici péri avant vous. C'est là qu'elle demeure... tenez, la voilà, c'est son ombre, c’est la Comtesse noire!" Et il s enfuit.
II fut un temps où le château de Folleville, forteresse bâtie sur sa motte féodale, était protégé par des fossés profonds. On
ne pouvait y accéder que par un étroit pont-levis. Il était au cœur d'une région riche, proche des plaines de Breteuil et de Froissy. Son seigneur — il s'appelait alors Gaspard, Gaspard de la Roque — était, de l'avis de tous, un chevalier brave et loyal. Il avait
épousé Blanche de Sénancourt, jeune, belle et orpheline, son père étant mort à la croisade et sa mère de maladie. La vie allait son train, l'épidémie, la disette, les
guerres entre seigneurs semblaient faire trêve. Le couple était heureux.
Or, il advint un jour, que le baron Hardouin de Villefort, venant à passer sur les terres de son
voisin, s'arrêtât à Folleville avec sa suite de pages, d'écuyers, d'hommes d'âmes. Ce qui ne devait être qu'une courte
visite se transforma en un long séjour pendant lequel Gaspard et Hardouin rivalisèrent de force et d’adresse pour chasser daims et sangliers, fort nombreux dans la région. Chaque jour, ils
allaient dans la chapelle du château faire une prière à saint Eustache qui exauçait leurs vœux puisque chacune de leurs sorties se soldait par des tableaux magnifiques. On convia les seigneurs
des châtellenies voisines à de superbes fêtes, à de grands festins. On fit venir des jongleurs, des ménestrels, on se prit au jeu de l’amour courtois; tant et si bien qu'Hardouin s'éprit de la
Comtesse Blanche. Ayant déclaré sa passion à la dame, celle-ci le repoussa mais, devant l'insistance de son hôte, finit par succomber à la tentation et oublia ses devoirs
d'épouse.
Gaspard découvrit la tromperie par le plus grand des hasards, un matin où il était allé seul
débusquer un sanglier solitaire. Alors qu'il revenait de sa traque, il entendit, derrière un épais massif de sureaux en fleurs, sur la route qui menait au château, des bruits d'étoffes froissées,
des voix assourdies. Surpris, il s'approcha. Quelle ne fut sa stupeur en reconnaissant la comtesse et Hardouin, tendrement enlacés. Malgré son émotion, il arriva à se contenir et repartit sur ses
pas, sans être découvert. Toute la journée, il enragea, envisageant pour les coupables les pires supplices :
"Je vais les égorger tous les deux et les donner en pâture aux chiens." Cependant, encore une
fois, il arriva à surmonter sa peine et sa jalousie, et fit bonne figure le soir-même, lors d'un fastueux repas. Mais, feignant de s'associer à l allégresse générale, il ne fut un instant où il
ne pensa à sa vengeance. " Baron " dit-il le lendemain à Hardouin, " laissons en paix, ce jour, les habitants de la forêt, je vous convie dans l'heure à venir avec moi pécher dans le grand étang
que vous apercevez là-bas. Il sert de repaire à moult brochets et anguilles qui feront la joie de notre table. Suivez-moi, s'il ne vous déplaît !
- Comme vous le voudrez, mon hôte, répondit Hardouin. "
Blanche. prise tout à coup d'un sombre pressentiment, voulut empêcher les hommes de partir, mais
rien n'y fit. Ceux-ci privent le chemin qui menait à l'étang.
Le jour se levait à peine, une brume légère flottait au-dessus de l'eau. Comme deux ombres, ils
détachèrent une barque étroite qui attendait dans les roseaux et s'y installèrent.
Très vite, menée par Gaspard qui avait l’habitude de ce type d'entreprise, elle atteignit le
milieu de l'étang. " Baron Hardouin, vous n'êtes qu un vil séducteur, un lâche. Vous ne répondez pas ? s'écria le comte.
- Et bien oui, je l'avoue, je suis coupable, coupable d'aimer une femme qui n est pas mienne. Ma
vie vous appartient, mais de grâce, épargnez la comtesse, je suis le seul fautif dans cette affaire !
- C'est le jugement de Dieu qui tranchera ! " répondit Gaspard en faisant tanguer dangereusement
la barque. Il accentua son mouvement de va-et-vient jusqu'au moment où, déséquilibrés, les deux hommes furent précipités dans une eau froide et glaciale.
Le silence revint au bout de quelques instants. Pas un bruit, si ce n'est le cri furtif d'une
poule d eau. L'étang avait englouti Gaspard et Hardouin !
Un peu plus tard, c'est
un homme qui aborda entre les herbes et les roseaux qui peuplaient le rivage, Avec difficulté, il s'extirpa de l'eau boueuse et s'écroula sur la berge : c'était le comte Gaspard de la
Roque.
Après avoir retrouvé brutalement ses esprits, il entreprit, ruisselant et transi, de regagner le
château. La comtesse attendait, morte d'inquiétude, redoutant un terrible drame.
"Un malheur est arrivé ? S’écria-t-elle en apercevant une ombre sur le chemin.
- Non, justice a été faite, reprit-il, vous êtes une épouse infidèle. Jamais plus vous ne revenez
votre amant. Jamais plus vous ne me revenez, tel sera votre châtiment ! Adieu ! " .
En effet, on ne revit jamais le comte. Le bruit courut qu'il était parti à la croisade, qu'il y
était mort en combattant les infidèles. Depuis ce jour, on ne vit plus Blanche autrement vêtue que de longs habits de deuil. C'est pourquoi, on l’appela la Comtesse noire. Quelques années après
le drame, elle mourut de honte et de chagrin…
On dit toutefois depuis ce temps que la Comtesse noire est toujours là. Chaque nuit, elle sort de
son tombeau, parcourt les souterrains, les fossés du château, erre parmi les tours et les remparts. Malheur à qui croise son chemin! Elle l'entraîne dans sa tombe et, ne reconnaissant ni Gaspard
ni Hardouin, écrase entre deux pierres la tête de l'intrus.
Nota: Vous pouvez découvrir quelques créatures fantastisques de château de Pierrefonds dans Voyage autre Picardie (Cire Tracir).
Bonne Lecture.